A certains, l'on demande s'ils "tournent dans un film" ou si leur soutane est "une vraie". A d'autres, le port du col romain vaut d'être hélés dans un train, confondus avec un serveur ambulant. Après des années de discrétion, le prêtre en habit réapparaît. Incarné par les plus jeunes, il représente la partie visible d'une nouvelle génération de prêtres.

"Notre but est de faire connaître à tous le visage du Christ ; il est donc normal que notre existence sociale soit visible. Il est charitable que les gens sachent à qui ils ont affaire", défend Dominique Catta, 34 ans, prêtre à la paroisse Saint-Lambert à Paris. Ordonné il y a deux ans, cet ancien contrôleur de gestion porte le col romain sous une "polaire" grise ornée d'une petite croix. "C'est notre bleu de travail", témoigne aussi Didier Berthet, prêtre et enseignant de 45 ans. Dans sa paroisse de l'Essonne, Pierre-Yves Boyer, ordonné il y a six ans, ne porte, lui, aucun signe ostentatoire. "Cela va bien avec la discrétion du Christ", estime ce prêtre de 38 ans.

Chaque année, une centaine d'hommes, trentenaires pour la plupart, viennent grossir les rangs clairsemés des prêtres ordonnés en France. Généralement diplômés, parfois même engagés avant le séminaire dans un parcours professionnel de qualité, ils assument la singularité de leur choix, à l'heure où la pratique religieuse est devenue minoritaire. "On croit sincèrement que l'Eglise a encore des choses à dire à la société, pour la titiller", dit Guillaume Danno, un ex-pharmacien de 29 ans, en dernière année de séminaire à Nantes. "On vit comme les premiers chrétiens : ils étaient peu nombreux, dans un monde qui ne connaissait rien au christianisme. C'est un sentiment libératoire !", s'enthousiasme Franck Viel, 36 ans, diplômé en philosophie et curé dans la Mayenne depuis 2001.

Venus pour beaucoup de familles pratiquantes, passés par les mouvements de jeunesse comme le scoutisme, familiers des grands rassemblements, type Journées mondiales de la jeunesse, adeptes des pèlerinages, ces jeunes hommes assurent avoir conforté leur choix en se frottant à "l'anticléricalisme" et à "l'athéisme" ambiants. "Etre confronté à des non-croyants durant mes études m'a obligé à me poser en profondeur la question de mon identité catholique", confirme Olivier Michalet, diplômé de sciences politiques, ordonné en septembre à Paris. Quitte à en rajouter dans l'affichage identitaire, au risque de déconcerter les plus anciens.

"Lorsqu'ils sont au séminaire ou dans les premières années de leur ministère, on constate chez les jeunes un repli identitaire, un retour à la tradition, mais, la plupart du temps, à l'épreuve du terrain, ce vernis craque", constate Olivier Bobineau, sociologue, enseignant à l'Institut catholique de Paris. "La façon de porter un habit ou de célébrer dit beaucoup, reconnaît Benoît Bertrand, supérieur du séminaire de Nantes. Mais il ne faut pas que ces marqueurs identitaires fonctionnent comme des béquilles. C'est tout le travail de la formation : articuler le principe d'identité et le principe d'ouverture." Réunis à Lourdes du 3 au 8 novembre, les évêques de France devaient d'ailleurs réfléchir à l'amélioration de la formation des futurs prêtres.

Ce soupçon de communautarisme, teinté de conservatisme, agace les jeunes prêtres, pour qui la "vocation" et le "mystère de l'appel de Dieu" demeurent les seuls "marqueurs" de leur identité. "Le besoin de manifester son identité est un fait de société", constate aussi Yves Le Saux, responsable des prêtres de la communauté de l'Emmanuel, qui accueille chaque année près de 10 % des prêtres ordonnés et dont les membres affichent une moyenne d'âge exceptionnelle de 40 ans, contre plus de 70 au niveau national. "Chez les prêtres, ajoute Yves Le Saux, il ne s'agit pas d'un retour au cléricalisme, mais d'une manière décomplexée d'être soi-même, sans forcément tomber dans le prosélytisme."

"Ces prêtres de la génération Jean Paul II cherchent à sortir l'Eglise de son enfouissement social, qui date des années 1970, analyse Mgr Soubrier, évêque de Nantes et ancien supérieur du séminaire d'Issy-les-Moulineaux et de l'Institut catholique de Paris. Leur défi est de le faire sans triomphalisme et sans se laisser enfermer dans un "entre-soi" catholique où ils auraient l'impression de se dire des choses spirituellement fortes, mais où ils seraient à côté du monde."

Pour ces jeunes qui, tout au long de leur engagement chrétien, ont porté un idéal devenu minoritaire, le risque existe de vouloir le conforter en circuit fermé. "Jusqu'à présent, être chrétien, c'était agir en société, aujourd'hui c'est davantage la redécouverte de la vie intérieure", reconnaît le prêtre de la Mayenne Franck Viel. "Ils défendent une espèce de classicisme, car certaines valeurs de la société actuelle leur semblent opposées au christianisme", constate aussi Michel Guéguen, supérieur du séminaire de Paris.

Ces prêtres qui n'ont jamais connu les églises pleines témoignent de leur foi sous de nouvelles formes. Ils développent une dimension affective de la foi, peuvent passer des heures en prière devant le Saint-Sacrement, annoncent l'Evangile sans toujours se soucier de discussion préalable et attachent une grande importance aux célébrations "bien faites", en remettant au goût du jour les enfants de choeur. "La baisse de la pratique régulière amène l'Eglise à développer des formes plus ponctuelles, plus fortes, comme les pèlerinages ou les temps d'adoration", confirme Guillaume Danno. "Il faut du silence, de l'intériorité, de la beauté dans les célébrations. Il faut aussi rester attachés au missel parce que c'est cela la base", ajoute Dominique Catta, pour qui la seule tradition qui vaille est "celle du Christ".

Ce refuge dans le spirituel et le sacré interpelle des anciens, enclins à y voir un signe de rejet de la société. Il ne satisfait pas non plus tous les jeunes. "C'est vrai que la tendance chez certains est de se dire "mon boulot, c'est le cultuel et les sacrements ; le reste, c'est bon pour les laïcs", regrette Pierre-Yves Boyer, un "enfant de Vatican II" soucieux de célébrer une messe "participative".

Un consensus se dégage toutefois pour saluer leur engagement. "Choisir d'être prêtre aujourd'hui, il faut de l'audace, du courage et une foi à toute épreuve", reconnaît Benoit Bertrand, le supérieur du séminaire de Nantes. "Même s'il y a toujours une part de suspicion, liée notamment au célibat, les jeunes prêtres sont respectés et admirés", assure aussi Yves Le Saux. Un statut qui porte parfois à une forme d'arrogance. "Je n'aurais pas choisi d'être prêtre il y a trente ans dans une France chrétienne. Aujourd'hui, le défi est plus grand", avoue l'un d'eux. La raréfaction du nombre de prêtres amène aussi certains à se penser comme des "héros de la nouvelle évangélisation", eux à qui l'Eglise confie, très jeunes, de nombreuses responsabilités. "C'est vrai que l'on peut "s'y croire" quand, à 30 ans, on devient la vedette de la cathédrale, estime Yves Le Saux. Mais si le défi est leur seule motivation, ça ne tient pas longtemps."

La radicalité de leur engagement à vie dans une société de zapping professionnel et affectif en fait en tout cas des êtres "énigmatiques", selon le terme de Céline Béraud, sociologue des religions. "Le fait qu'ils soient souvent très diplômés, qu'ils aient même pour certains un passé professionnel de haut niveau, souligne les renoncements auxquels ils ont consenti par vocation." C'est après dix-huit mois passés dans une grande entreprise que Dominique Catta a sauté le pas en entrant au séminaire. "J'ai eu le sentiment de choisir ce que serait mon vrai bonheur", témoigne-t-il.

"Le célibat est aussi une manière de se distinguer du modèle social, une autre forme de performance", poursuit la sociologue. "La question du célibat est centrale ; elle m'a amené à me poser les questions les plus radicales sur ma foi. Sans le célibat, je ne serais peut-être pas un chrétien très actif aujourd'hui", témoigne Franck Viel, qui ne cache pas qu'il aurait aimé avoir des enfants. "Environ 80 % des gens qui viennent me voir me parlent de leurs problèmes de couple, alors quand on me demande si le célibat "c'est pas trop dur", j'ai envie de dire "et le mariage ?" !", sourit Pierre-Yves Boyer, selon lequel "de plus en plus de gens adoptent la chasteté librement".

"Le célibat reste une question de fond", estime Henri de La Hougue, prêtre et enseignant au séminaire d'Issy-les-Moulineaux. Au cours de la formation, un tiers des séminaristes abandonnent ou sont exclus de ce séminaire, notamment pour des raisons psychologiques ou relationnelles ; une proportion qui atteint 80 % dans certains établissements. "Pendant ma formation, j'ai vu beaucoup de jeunes abandonner ; cela signifie que cela peut nous arriver, reconnaît aussi Pierre-Yves Boyer, c'est un bon vaccin contre l'orgueil."

Stéphanie Le Bars

La journaliste est venue au séminaire pour un déjeuner et une petite visite.