Laurence Parisot, Présidente de l’Ifop (Institut Français d'Opinion Publique), offre dans Les Echos du 9 octobre dernier, un vibrant plaidoyer en faveur des sondages. En cette période pré-électorale où les critiques vis-à-vis des sondeurs est un sport national, j'ai une un réflex corporatiste ;)

http://www.ifop.com/europe/docs/Lessondagesrefl%E8tenlepr%E9sentetnonl%27avenir.pdf

http://www.lesechos.fr/info/analyses/4481914.htm

Les sondages se trompent ! Cette rengaine permanente est entonnée avec encore plus de vigueur en période électorale. On l'a entendue récemment lors des élections en Italie en avril, en Autriche et au Brésil le 1er octobre. On commence déjà à la siffloter en France avec les débats sur la primaire socialiste. Comme d'habitude, les commentateurs sont prompts à dénoncer les défaillances des sondeurs. « C'est le scénario que personne n'attendait », expliquait un quotidien français le 3 octobre à propos du ballotage du président Lula au premier tour de l'élection présidentielle brésilienne. C'est paradoxalement avec la même stupeur mêlée d'indignation que politiques et commentateurs réagissaient en 1965 quand, à la veille du premier tour de l'élection présidentielle, l'Ifop annonçait dans « France-Soir » le ballotage du général de Gaulle alors que sa victoire était tenue pour acquise. Le lendemain, on avait alors parlé de « l'exploit » de l'Ifop ! En vérité, les sondages ne méritent « ni cet excès d'honneur ni cette indignité ». Mais pour être correcte, leur lecture fait appel à la rigueur et à la nuance, qualités que le zapping politico-médiatique néglige trop souvent. Reprenons l'exemple du Brésil. Jusqu'au début du week-end des élections, la plupart des sondages attribuent entre 53 % et 55 % des suffrages à Lula. Toutefois, un signe avant-coureur apparaît une semaine avant le scrutin : les instituts enregistrent un léger recul de sa cote de popularité. Le samedi 30 septembre, c'est-à-dire la veille du scrutin, l'Institut Datafolha et l'institut Ibope mettent tous les deux Lula à moins de 50 %. Mais l'idée d'une victoire dès le premier tour était ancrée dans les esprits depuis tellement longtemps que personne n'a voulu voir la nouveauté radicale du dernier jour, non plus que la dynamique qui s'y révélait. Il ne s'est pas passé autre chose en France en 2002. Les écarts entre les derniers sondages et le vote ont été en réalité très faibles : pour l'institut CSA par exemple, l'écart moyen par candidat était de 0,8 point. En revanche, l'évolution entre les sondages réalisés 15 jours avant le scrutin et ceux réalisés 3 jours avant était spectaculaire : Jospin et Laguiller nettement à la baisse, Le Pen et Besancenot très clairement à la hausse. Dans un article paru dans le « Journal du dimanche » du 21 avril, le jour même du scrutin, Jean-Luc Parodi, conseiller de l'Ifop, mettait en garde : « Record possible de l'extrême gauche et de l'extrême droite (...) Ce premier tout serait-il le tour de toutes les surprises ? »

Il y a en vérité deux principes essentiels à retenir. D'abord, le sondage s'élabore selon un processus scientifique précis. Ses règles s'appuient sur les enseignements les plus pointus de la statistique (constitution de l'échantillon), de la mathématique (calcul de l'erreur possible) et de la psychologie (rédaction du questionnaire, relations enquêteur-enquêté). En France, les instituts de sondage ont des liens étroits avec les chercheurs et les universitaires afin d'être toujours à la pointe des connaissances des méthodologies en sciences sociales. Le professionnalisme des sondeurs français est tel qu'ils jouissent d'une réputation qui dépasse nos frontières. Certains d'entre eux ont été consultés après l'échec des estimations le soir du scrutin présidentiel américain de novembre 2000. Ce qui est difficile à comprendre pour beaucoup, c'est que le sondage délivre une approximation. Une approximation certes, mais la meilleure approximation possible. Etrangement, on reproche aux sondeurs de ne pas savoir lire dans le marc de café. En effet, l'outil utilisé n'est pas une boule de cristal. Ce sont les limites mêmes du sondage qui prouvent sa scientificité. Ces limites n'invalident nullement sa valeur. Le sondage apprend. Le sondage étonne.

Deuxième principe essentiel : le sondage ne sonde pas l'avenir, il sonde le présent. Entre aujourd'hui et demain, l'électeur a le droit de changer d'avis, a fortiori en campagne électorale. Vérité fondamentale et trop souvent oubliée alors que tous les travaux de science politique montrent que la plupart des démocraties occidentales se caractérisent par une fluidité et une volatilité des comportements électoraux jamais observés jusqu'alors. « La décision électorale se construit de plus en plus lentement et nombreux sont les électeurs qui ne se déterminent que le jour du scrutin, éventuellement pour décider... de ne pas voter », rappelle Dominique Reynié, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris. Plutôt que d'accabler le sondage, ne faut-il pas plutôt louer le libre arbitre de l'homme ?

Cette capacité plus développée que dans le passé à franchir la frontière qui sépare la gauche de la droite nous met en garde sur la lecture des sondages liés à la primaire au sein du Parti socialiste. Car s'il est plus aisé de passer d'un camp à un autre, que dire alors quand l'enjeu se situe au sein d'un même camp ? La mobilité possible au sein de la famille socialiste n'est pas la seule incertitude. En effet, le vote concerne les militants. Le fichier des adhérents au Parti socialiste étant inaccessible, les instituts interrogent les sympathisants. Faut-il pour autant en appeler « solennellement et publiquement au devoir d'objectivité et de rigueur des médias » comme l'ont fait récemment 4 députés socialistes ? La plupart des instituts rappellent dans leur note technique que la désignation se fera par les seuls adhérents. Mais, au-delà de la question purement technique, ne peut-on dire que le sondage est inhérent à la démocratie ? Dans le cas du Parti socialiste, les sondages ne permettent ils pas de « réintroduire l'électeur dans une pièce où l'essentiel se joue à huis clos » selon la formule d'Alain Lancelot ? La seule magie du sondage, s'il doit y en avoir une, est là : il transforme des convictions privées en convictions publiques. D'ailleurs, l'inventeur du sondage, George Gallup, n'avait qu'une idée en tête : « Helping people to be heard » (« aider les gens à être entendus »). Autant dire une bonne fois pour toutes que le sondage n'est pas une prédiction, c'est une expression. Toute atteinte à celle-ci est une atteinte aux libertés les plus fondamentales. Dans les régimes autoritaires, les sondages n'existent pas.

Laurence Parisot